L’art canin d’emmerder le monde

Au lisboète (9)

J’ai failli y passer, vraiment. C’est Jean-Charles qui m’a sauvée. Et même, j’ai remercié le Ciel que mon portable marche encore, après avoir été projeté sur Tom Cruise. C’était pas dit.

- Salut, trésooor ! Bon alors les jeunes, on dort un samedi soir ? On vous attend avec Frédéric, chez lui, métro Filles du Calvaire, pour la soirée bulle. Ici, c’est d’enfeeer !!

J’ai raccroché, non pas consternée mais pas tout à fait remise d’avoir vu la mort de si près, deux minutes avant. Louis-Marie a interprété mon silence (de mort) comme la forme la plus snob et regrettée du mépris (vu que c’était quand même mon frère, et que je m’abstenais de me foutre de sa gueule ouvertement, la plupart du temps). Deux heures du matin. Je me tâtais un peu. Je regardai Louis-Ma, en calbute, marqué de mes griffures aux cuisses, signes extérieurs de sa défaite et reliques de nos rites guerriers, du temps où on ne s’embrassait pas encore la bouche. Et lui aussi, il me regardait. L’air de m’interroger.

- Tu veux savoir mon avis, c’est bien ça ? Et bien laisse-moi te dire que ça ne peut pas nous faire du mal, de nous amuser un peu. Sape-toi, j’appelle un tax.

Je trouvais que c’était une bonne façon de désamorcer la situation, d’oublier la présence de la gâchette, pour ainsi dire. Même si, clairement, j’aurais préféré dormir. Mais Jean-Charles et Frédéric tombaient à pic. Je repris mon téléphone en charpie et composai le numéro des taxis G7, pour le 4 de la rue Georges Braque dans le 14ème arrondissement. Dans le même temps, j’attrapai ma culotte et mon soutif et demandai à Louis-Marie de me sortir ma robe du soir couleur anthracite de mon armoire, celle qu’il m’avait offerte à Noël dernier. Histoire de le flatter un peu, après cette montée du feu jusqu’aux frontières des limbes.

- Et range-moi cette tête de chien battu, tant que tu y es.

J’avais aimé ajouter cela. C’était gratos, mais ça passait. Il avait baissé les yeux plus bas que terre, dans les limbes presque. Passer du chien de garde (modèle berger allemand de l’Est) au chien battu, et du chien battu à Cerbère, le chien des Enfers, était l’une de ses spécialités. Sa botte secrète dans l’art canin d’emmerder le monde. D’enfeeer, c’était Jean-Charles qui l’avait dit, en plus.

Lorsque nous fûmes habillés complètement (sans compter ma séance de maquillage express et l’ambition que j’avais spontanément nourrie à me faire un brush en trente secondes chrono), nous descendîmes devant l’immeuble. Le taxi fut synchrone, remplissant de justesse le vide sous tension de notre attente, à nous regarder dans le noir des yeux. Tension conservée sous vide.

- Pourquoi tu me regardes comme ça, t’es encore bourré ou quoi ?

- La ferme.

Il a détourné le regard et, écartant la fermeture éclair de son blouson Lonsdale, il m’a montré le revolver en rigolant. Le sale gosse, il l’avait pris avec lui, et rangé comme le flingue de James Bond, sous son bras gauche. Il se la racontait tellement.

- Je t’ai à l’œil, je te préviens.

Il a dit ça comme si c’était moi, le chien.

Comments (3) left to “L’art canin d’emmerder le monde”

  1. NAIF wrote:

    Il a raison Loulou.
    Pour un bain de sang, une soirée bulle c’est bien mieux qu’un appart rue Braque.

    Quoique rue Braque, cela semble prédestiné pour ces tourtereaux.

  2. Albertine wrote:

    ça va saigner, NAIF, ça va saigner.

  3. Loulou, Marie-Flo et les chevaliers de l’apocalypse « Regard Naif wrote:

    [...] ses courses au Bonheur des dames pour sa belle albanaise. Aujourd’hui, je tends à mélanger les maudits du XIVème et le Chevalier de l’apocalypse qui coupe les [...]

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