Pas de leur race
C’était mardi soir, mais je ne pouvais pas l’écrire, désolée. Et puis, je voulais attendre d’y avoir repensé calmement. Un soir, il y a quelques jours, comme tous les soirs du monde où je prends le métro. C’était un soir. Un soir uniforme, odorant, bondé et sévère par le manque de relief qu’il donnait au cœur. Je ne dis pas le relief qu’il ne donnait pas, parce que, précisément, il donnait un manque en guise de relief.
J’étais chargée comme un dromadaire sur la ligne 13, je transportais dans un gros sac informe du matériel musical, mes courses du Franprix pour 15 jours (j’ai toujours peur de finir à la cave, il me faut des vivres : la fin du monde est imprévisible et à force de la souhaiter, on l’attire), quelques CD qu’un ami avait oublié de me rendre depuis longtemps, et deux trois merdes de fille, ou apparentées. J’ai attendu un métro plein de gens et, voyant qu’il y avait un wagon où, semblait-il, il n’y avait pas grand monde, je n’ai pas été très longue à m’y engouffrer. Je me disais qu’il y aurait plus de place pour moi et mon gros sac informe dans ce wagon vide.
Ce wagon était vide parce que, sur un siège devant la porte, il y avait un homme sans logis qui dormait en cuvant son pinard et qu’il avait renversé la bouteille. Le vin avait coulé sur le sol. Les gens qui arrivaient à la porte rebroussaient tout de suite chemin, non pas tellement dégoutés mais effrayés. Je me suis demandé pourquoi je restais là, dans le wagon vide et qu’eux n’y rentrait pas. J’ai bien analysé la situation et d’ailleurs je peux l’affirmer maintenant : ça ne sentait rien d’autre que la piquette Leader Price. Ce n’était donc pas une question d’odeur du tout. C’était une question d’avoir peur de quelqu’un. Les gens avaient peur d’un homme qui dort. J’aurais pu les trouver ridicules, ne faire que me moquer d’eux, mais en fin de compte, cela m’a surtout rendu triste. Ils leur suffisaient de regarder l’homme pour s’enfuir. Ils ne voulaient pas prendre le risque de savoir ce que ça sentait : un homme qui dort dans le métro, avec des vêtements de pauvre, c’était bien assez pour s’arracher. Et je les voyais, en marge. J’étais du spectacle et eux refusaient d’entrer sur scène. Eux assistaient au spectacle. Eux, les spectateurs.
Je les voyais tous les mêmes, pourtant très différents (âges, situations, sexes divers), réagir tous de la même manière. L’étudiante “mode” qui sort de cours avec son carton à dessin, le petit fonctionnaire chiant avec ses “costumes” trop moches, le commerçant sri-lankais qui pue le “curry”, la connasse en “tailleur” pantalon, les gamins skateurs qui écoutent de la musique “nouvelle” qui est la même qu’il y a dix ans, et sensiblement la même qu’il y a vingt ans, les gentils vieux “irréprochables”, les amoureux du 7e arrondissement condescendants qui se la jouent “pauvres” en portant des mitaines, les secrétaires à visibilité réduites qui sont “contre” la peine de mort et qui donnent à Greenpeace, les gens “bien”. Tous, ils sont arrivés “joviaux” : ils étaient contents de trouver le wagon vide, puis tous ils ont eu un “mouvement” de recul. Ils ont “choisi” un autre wagon. Cela s’est passé sur sept stations. “Sept” stations.
Ils regardaient l’homme qui dormait. Un mec normal, aucun bras en moins, peut-être toute sa tête si ça se trouve. Peut-être plus intelligent qu’eux si ça se trouve. Peut-être plus pieux qu’eux si ça se trouve. Peut-être un homme supérieur si ça se trouve. Simplement désespéré. D’eux, si ça se trouve. Ils avaient peur d’un homme parce qu’il dormait, qu’il était pauvre et qu’il avait renversé une bouteille dans un wagon. J’aurais pu rire, mais j’ai trouvé ça triste. Et, me voyant dans le wagon avec lui, ils ont aussi eu peur de moi. Ils m’ont cru de mèche contre la dictature du banal. Ils ont dû croire que dans mon gros sac, il y avait une bombe pour faire péter leur sorte d’humanité qui m’est étrangère. Pourtant, je vous jure que je ne donnais même pas dans la charité ce soir-là. Je n’ai simplement pas eu peur d’un homme qui dort. Je voulais juste rentrer chez moi. Là s’arrête mon héroïsme.
Quel genre de code se refilent-ils et qui m’échappe ? Etaient-ils de ces enfants que j’évitais dans la cour d’école et qui se vantaient d’avoir plus de billes que moi ? Comment nourrissent-ils substantiellement leurs journées et leurs étreintes, écoutent-ils de la bonne musique, écoutent-ils vraiment la musique qu’ils entendent, pour quelle cause pleurent-ils vraiment, savent-ils qu’ils vont mourir, pensent-ils avoir accompli quelque chose, sortent-ils les mains du cambouis de la conjoncture, baisent-ils leurs patrons, les flics, leurs chiens, la société, de quelle nature est leur trouble, leur révolte unique se décline-t-elle de la couleur des rideaux de la salle à manger, quelle est la couleur de leur rêve unique, comment s’appellent leurs gosses, leur prière unique héritée des pierres qui roulent contre la fronde vraie, qu’on jette, fugaces, lâches, à la face des vérités qui, elles, ne passeront pas, leurs vies douces et molletonnées, leurs petites morts.
Je ne suis pas de leur race.

tilly wrote:
Albertine, je te suggère gentiment te modifier un peu le titre de ce magnifique billet.
“PAS DE LEUR RACE” serait plus dans la force et le désespoir de ce que tu nous communiques.
Posted on 21-Nov-08 at 12:38 am | Permalink
Albertine wrote:
c’est fait. et sur mon temps concentrationnaire. vive les risques. merci Tilly. c’est vrai que c’est plus juste. à bientôt.
Posted on 21-Nov-08 at 1:48 am | Permalink
jean-philippe wrote:
un mot : bravo !
Ce billet est un pavé dans la mare du politiquement correct : tu décris des gens bien sous tous rapports (formidable description de chacun d’entres eux) qui en prenant le métro ont eu peur … d’un homme qui dort !!! c’est tout simplement remarquable et finement observé ! Un marginal SDF qui ne demandait rien d’autre que pouvoir dormir sans déranger personne !!
Et dire que la plupart des gens que tu as croisé donnent de l’argent aux pauvres qui se trouvent loin (très loin) de chez eux !
des petits BHL en puisance : “la misère n’est chic ou hype que lorsqu’elle se trouve ailleurs que chez nous …chez nous ça fait mauvais genre !”
que ta journée soit superbe Albertine !
Posted on 21-Nov-08 at 2:17 am | Permalink
Rubia Loca wrote:
Marrant … Il m’est arrivé la même chose. Je m’en souviens, c’était il y a un an. Je suis entrée, comme toi, parce que je n’avais pas vu. Je suis restée … Pourtant je crois que si j’avais su j’aurais eu le même mouvement de recul, la même peur. Pourquoi ? Parce que c’est douloureux de rester comme ça sans rien faire devant un homme en détresse et que quitte à être les bras ballants, autant s’en cacher, se voiler la face. Enfin, je crois que c’est ça pour moi, ce qui m’aurait différencié de ta race si j’avais été moins bête de croire que les gens s’entassent dans le métro pour le plaisir et laisse un wagon vide juste pour le concept.
Posted on 21-Nov-08 at 3:32 am | Permalink
Rubia Loca wrote:
D’abord, je me dois de corriger ma faute : “laissent” à la dernière ligne.
Puis, je veux noter que mon commentaire a été inscrit avant que je ne vois le précédent.
Enfin, si j’avais vu le précédent, je n’aurais sûrement pas été si douce dans mon propos car ce genre de commentaire me hérisse …
1 – le texte d’Albertine, sans critique aucune vis à vis d’elle ou des mots qu’elle a écrits, est loin d’être un pavé dans la mare du politiquement correct ou dans la mare tout court.
2- D’après ce que j’ai lu, elle décrit les gens en général, pas seulement ceux qui sont bien sous tous rapports. Je ne vois pas pourquoi dans le métro, il n’y aurait que des petits bourgeois égoïstes. Il y a de tout dans le métro et en général la foule réagit à peu près toujours de la même façon, elle suit le mouvement. Il y avait sûrement des “marginaux” dans cette rame, pas que des cadres dynamiques qui ne sont pas plus critiquables que vous ou moi.
3- On peut donner aux pauvres sans pour autant être à l’aise avec la pauvreté. J’aimerais bien vous y voir. Vous seriez entré dans le wagon et vous auriez donné une grosse liasse de billets en lui caressant les cheveux ?
4- Le fait d’aller dans un wagon sans vin rouge par terre me semble assez naturel, c’est comme choisir des toilettes d’aire d’autoroute, on prend le moins dégueu. Ca me paraît logique.
5- Oui, on donne aux pauvres et on ne les accueille pas tous chez nous, c’est vrai. Mea culpa.
6- Enfin, la peur des marginaux c’est aussi la peur de se retrouver dans ce cas-là un jour, ce n’est pas toujours du mépris, seulement de l’appréhension.
Certes il y aura toujours des méprisants, des personnes abjectes mais il n’y a qu’un BHL et Dieu merci !
Miss Morale again, sorry mais là c’était trop tentant …
Posted on 21-Nov-08 at 8:06 am | Permalink
Baroque et fatigué wrote:
[...] novembre 2008 Inspiré par Albertine et ses problèmes de race, je repense à quelques rencontres étranges ces dernières années. En effet, j’ai [...]
Posted on 21-Nov-08 at 10:02 am | Permalink
NAIF wrote:
C’est vrai que parfois les transports parisiens sont étranges. Deux fois l’année dernière je me suis retrouvé avec des types imbibés et un peu toqués qui, pourquoi? ont commencé à me parler. Ce qui m’a surpris c’est à la fois l’envie d’entrer dans leur monde et la terreur face à l’abyme qui s’ouvre.
Il y a quelques semaines, sur cette ligne 13 j’ai eu droit au même phénomène de wagon vide, mais là c’était du dégoût par rapport à quelqu’un qui sentait la charogne. Il était presque impossible de tenir 7 stations.
Sans savoir de quelle race je suis, je m’étonne généralement de voir luire une étincelle d’humanité dans le regard de ces toqués alors qu’elle est bien souvent absente des yeux du vulgaire.
Posted on 21-Nov-08 at 2:22 pm | Permalink
Albertine wrote:
Bon alors.. disons que
1/ suis d’accord avec NAIF sur l’étincelle d’humanité. pourquoi ? parce que ces gens n’ont sans doute pas le loisir d’être autre chose qu’humain, en toute vérité. c’est ça qui effraie les cloportes en fait. mais là mon truc c’est que le mec ne sentait même pas mauvais. ce qui rend la situation décrite absurde et révoltante.
2/Rubia a raison de souligner que je ne décris pas des bourgeois. le commerçant sri lankais, le petit fonctionnaire et mêmes les vieux n’en sont pas. je décris juste “les gens du métro”. je décris juste une sorte d’humanité capable de se rendre bourgeoise, même sans le sou, par conformisme et peur. je le répète : ils n’ont pas peur de l’odeur, ils ont peur d’un homme plus humain qu’eux. un homme dans la nécessité, donc un homme dans la liberté.
3/Jean-Philippe a eu raison de souligner cela : la peur d’un homme qui dort ! Mais je ne décris pas des bourgeois sociologiques. je décris des bourgeois flaubertiens. des cloportes toutes conditions confondues.
4/ Baroque et Fatigué, je vais aller lire ce nouveau billet. en fait.. j’ai pas de “problème de race”, je suis juste raciste des cloportes.
bien à vous tous.
Posted on 22-Nov-08 at 3:17 am | Permalink
Woland wrote:
Amusant, je me souviens d’une fois ou un type a l’air assez amoche faisait la manche dans le metro. Comme d’hab je n’avais pas de monnaie et il s’est assis en face de moi en me disant: “Toi je ne veux pas de ton argent parce que tu t’aimes.” Comme si le fait de voir quelqu’un de bien dans ses baskets lui etait suffisant… C’etait tout a fait etrange.
Pour tenter de repondre a votre question, ces gens n’ont pas un code special, juste le trouillometre a zero en permanence. Ils vivent tous la meme vie, en sont deprime, mais refusent de se sortir les doigts pour tendre vers mieux. C’est moche mais en meme temps le monde aura toujours besoin d’esclaves consentants.
Posted on 22-Nov-08 at 11:42 pm | Permalink
Blue(s)berry | De samedi soir en samedi soir wrote:
[...] je viens de tomber sur un post d’Albertine. Tout le monde va y aller de sa petite histoire et de son avis. C’est comme ça qu’on [...]
Posted on 23-Nov-08 at 10:29 am | Permalink
Catoneo wrote:
J’ai eu une expérience semblable sur la 13, il y a une quinzaine de jours, un type saoul qui avait fait sous lui.
Le plus dangereux n’est pas la m… mais les mecs allumés par la dope qui s’en prennent à n’omporte qui. La prolongation vers les Agnettes a ouvert un nouveau trekking pour l’herbe et plus dur …
Posted on 23-Nov-08 at 11:20 am | Permalink
5YL wrote:
Très beau le rose. Le gris n’est pas mal non plus cela dit.
Posted on 24-Nov-08 at 10:25 am | Permalink
Marignac wrote:
Moi aussi je ferme les yeux pour pas voir la misère. C’est logique, il y en a trop, et on est pas si bien loti soi-même. Pourtant, il y a qq jours, je suis sorti de mes gonds, pour aider un SDF. Je le connaissais depuis trente ans, le voir réduit à ça ne m’a pas plu du tout. Mais j’ai failli rentrer chez moi en faisant un détour pour ne pas le voir.
Georges Darien disait qu’il était révolutionnaire parce qu’il ne supportait plus les pauvres, après avoir vécu avec eux.
Posted on 24-Nov-08 at 10:54 am | Permalink
Redscull wrote:
Peur du clodo ou peur des cloportes, quelle différence? A chacun son ignorance.
Posted on 25-Nov-08 at 12:41 pm | Permalink
Albertine wrote:
Redscull, il ne s’agissait pas de peur des cloportes mais de mépris des cloportes, nettement plus digne.
Major est hors-sujet. Woland est réaliste comme toujours. Catoneo est visionnaire. Marignac remet dans le droit chemin, comme bien souvent et ça me fait plaisir.
Posted on 26-Nov-08 at 1:38 am | Permalink
Franklin D. wrote:
Lui avez-vous offert un coup ? Avez-vous parlé avec lui ? C’est ça le plus important après tout. En causer en long en large et en travers ne change rien.
Quant aux cloportes qui ne supportent pas la vue d’un clochard, c’est aussi parce qu’ils ont peur de la précarité.
Posted on 29-Nov-08 at 7:07 am | Permalink
Matthieu wrote:
Merci pour ce billet, magnifique d’émotion, d’élégance et de vérité. Des moments semblables, nous sommes nombreux à en vivre, mais bien peu à trouver les mots justes, ceux qui font mal.
Posted on 30-Nov-08 at 7:47 am | Permalink
Albertine wrote:
Franklin : je ne cherche pas tellement à changer la situation. j’ai écrit ce texte pour témoigner de l’écart qui existe entre les gens qui ne savent plus vivre et les gens qui donneraient beaucoup pour vivre plus. il n’y a jamais aucune visée sociétale dans ce que j’écris.
Matthieu : merci à vous. élégant, je ne sais pas. mais j’ai voulu témoigner de cette scène absurde.
Posted on 01-Dec-08 at 2:12 pm | Permalink
Couhoulinn wrote:
Je voulais vous féliciter pour l’écriture de ce billet. Et au plaisir de vous relire!
Posted on 04-Dec-08 at 12:53 pm | Permalink