Matthieu Jung – Principe de précaution (4 – suite et fin)
Voici la fin de l’entretien réalisé avec Matthieu Jung, qui est plus sympathique que ses personnages !
- Les personnages féminins sont en retrait dans le roman. Cécile, la femme de Pascal est quasi inexistante ; les conquêtes de Lionel sont déjà empaillées : elles n’existent que dans son discours atroce et dans sa vision dégradante de la sexualité ; seule Hélène Pellin semble exister vers la fin, parce qu’elle décide de se consacrer à sa passion pour le thé. Pourquoi avoir constitué un univers où ce sont les hommes qui ont la parole ? (Je précise que ce n’est pas une revendication féministe, mais cela marque).
Parce que j’en avais envie. Comme dit l’excellent Patrick Besson : « J’aime écrire des romans, car on a tous les droits, et j’aime avoir tous les droits ». Je profite que, pour l’instant, la HALDE ne vérifie pas encore si la citoyenneté et la parité sont respectées dans les œuvres de fiction. Nous n’en avons probablement plus pour très longtemps mais en attendant, il me plait d’inventer des personnages masculins qui tiennent des « discours atroces ». Ou simplement lucides, selon les points de vue, parce que notre société se débrouille très bien sans moi pour proposer une vision dégradante de la sexualité. Lionel, obsédé sexuel, séducteur impénitent, en prend acte, voilà tout. Cette précision apportée, je ne trouve pas, si vous le permettez, que mes personnages féminins (et la femme du narrateur au premier chef) soient particulièrement en retrait dans le roman.
- Enfin question de poétique générale… Pensez-vous qu’un roman démontre nécessairement ? La dimension de critique sociale est-elle inévitable pour vous ou pensez-vous au contraire que c’est raconter une histoire et emmener le lecteur ailleurs qui est le plus important ? (ici les deux surviennent).
Tant mieux si les deux surviennent parce que telle était mon intention. Ce qui m’intéresse est de confronter des personnages aux contradictions de la modernité, pas d’écrire un fastidieux roman à thèse. Mon narrateur vit une vie de mari et de père avec ses joies et ses peines, il lutte pour garder son travail, il subit la compétition sauvage qui sévit actuellement dans tous les domaines, il aime sa femme mais la routine les guette, comme tout le monde, ils sont désemparés devant les réactions de leur fils.
Au bout du compte, je crois que mon roman soulève plus de problèmes qu’il n’en résout.
À un journaliste qui lui demandait, la voix tremblotante, si on supprimerait un jour la récidive chez les criminels sexuels, Robert Badinter répondait récemment : « Si on pense qu’on atteindra la récidive zéro, on méconnaît la nature humaine. Quelquefois, il faut revenir aux textes fondateurs. Quel est le premier être humain apparu sur la terre, selon la Genèse, né du commerce de l’homme et de la femme ? Il s’appelle Caïn. Qu’est-ce qu’il a fait ? Il a assassiné son frère. Croyez-moi, Caïn existe, et je l’ai rencontré, et il n’est pas près de disparaître de l’espèce humaine. » Je partage entièrement ce point de vue, évidemment, mais cette référence quasi-girardienne aux sources judéo-chrétiennes de notre civilisation, tellement honnies en général, n’a pas manqué de m’étonner. Ne nous leurrons pas : notre époque ne méconnaît la nature humaine uniquement dans le domaine qu’évoquait Badinter, mais aussi dans tous les autres. J’ai cherché à en rendre compte dans Principe de précaution.
L’autre jour, à la station place d’Italie, un type prenait à témoin les voyageurs qui attendaient le métro sur le quai de la ligne 7. Il hurlait, à notre intention, très angoissé : « MAIS ARRÊTEZ MERDE, ARRÊTEZ ! ARRÊTEZ TOUS ! » Seulement personne n’arrêtait. Ni moi ni les autres. Ce noyé pouvait bien descendre dormir, à reculons, il n’était plus question pour nous d’arrêter l’escalade. Nous ne nous arrêterons plus, plus jamais. Cette escalade, Pierre Legendre lui a donné un nom : « l’escalade de l’obscurantisme ».

Daniel Fattore wrote:
Rien à voir ou presque, mais je viens de vous taguer!
Cela se passe ici:
http://fattorius.over-blog.com/article-blogger-appreciation-award-c-est-moi–40217540.html
Bon courage – et bravo pour vos billet sur “Principe de précaution”!
Posted on 28-Nov-09 at 1:47 pm | Permalink
SBC wrote:
et bien merci, je vais regarder ça demain.
bien à vous et bravo également pour votre blog si dense.
Posted on 28-Nov-09 at 4:09 pm | Permalink