Matthieu Jung – Principe de précaution (3)
- Lorsqu’on lit votre roman, on peine à imaginer Pascal physiquement. Il semble presque ne pas avoir de visage. Comment l’avez-vous « construit » préalablement ?
En effet, la description physique de mon narrateur m’importait peu. Il convenait surtout qu’aucun signe distinctif ne le différencie de la masse de ses semblables. Je voulais camper un personnage qui, loin de contester ou remettre en question les commandements de son époque, les prenne au contraire au premier degré, s’y conforme scrupuleusement et les applique sans aucun recul, avec une bonne volonté naïve. Ainsi, lorsqu’il entend sur une radio nationale, que le sucre peut se transformer dans l’organisme en « tueur silencieux », pour peu qu’on en abuse, il le croit et s’en affole. Et pourquoi ne le croirait-il pas, après tout ? Aujourd’hui, il éternuerait scrupuleusement à l’intérieur de son coude et se laverait les mains une dizaine de fois par jour avec une solution hydroalcoolique (en vente en pharmacies et grandes surfaces). J’ai, avec ce personnage, surtout tâché de saisir ce que j’appellerais la voix de l’époque, qui flotte là, dans l’atmosphère, inodore mais aussi délétère pour les esprits que l’atmosphère que nous inhalons quotidiennement dans les rues de nos villes l’est pour nos poumons, les jours de grand soleil sans vent. J’ai d’ailleurs découvert avec grand intérêt, voilà peu de temps, ces phrases de Dany-Robert Dufour : « Toutes les affaires humaines – l’histoire, le religieux, le politique, le scientifique, le technique, les arts, l’activité inconsciente -, tout vient de ce que nous parlons. Le langage n’est pas un ‘instrument’ pour l’homme, c’est tout simplement son milieu naturel. » Quand je fais mes courses au supermarché et que j’entends à la fin d’une publicité à la radio (puisque, au passage, le silence fait partie des nouveaux interdits qu’il n’est plus question de contester sous peine de passer pour un abominable ringard) : « pour votre santé, bougez plus », je ne peux pas m’empêcher de me dire que cette phrase n’a aucun sens, ni de m’interroger sur l’idéologie qu’elle véhicule et qui vient me traquer, là, alors que je ne demande rien à personne, pendant que je choisis mon huile d’olive et mon café (l’une comme l’autre issus de l’agriculture biologique, naturellement). Et je ne peux pas m’empêcher non plus de rapprocher ce type de formule du « time to move » de France Telecom, et de chercher, en tant que romancier, la meilleure forme littéraire pour les critiquer l’une et l’autre le plus efficacement possible, puisque l’actualité récente a prouvé que ces discours-là n’ont rien d’anodin.
- Discours bestial de Lionel sur les femmes ; discours sécuritaire de Pascal ; parlé ado de son fils ; propos fanatiques ou érudits de Luc ; discours bobo de Cécile ; syntaxe texto des jeunes filles internautes ; énoncé procédural du desk : j’ai repensé au narrateur flaubertien, qui s’efface pour mieux révéler la bêtise de son temps. Me rejoignez-vous (je pense notamment aux propos de monsieur Homais ; ou à la stérilité des dialogues entre Frédéric, Sénécal et Deslauriers) ?
Contrairement aux narrateurs flaubertiens, le mien est « homodiégétique », pour parler comme Gérard Genette. Pour les lecteurs moins pédants que moi, signalons que ce terme ne renvoie pas à des pratiques sexuelles extrêmes ayant cours dans les saunas du Marais, mais signifie que mon narrateur est présent dans l’histoire qu’il raconte, dispositif qui m’était indispensable pour faire entendre cette voix de l’époque que j’évoquais précédemment. L’essentiel de mon travail a consisté à éliminer toute trace de subjectivité chez Pascal, à traquer tout relent d’originalité, de singularité afin de construire un personnage qui soit archétypique sans être caricatural. Cette précision apportée, prétendre révéler la bêtise de son temps signifie qu’on s’estime plus intelligent que lui. Or, « on est toujours le con d’un autre », pour parler comme San-Antonio. Simplement, une des caractéristiques les plus frappantes du moment où nous vivons, me semble-t-il, c’est l’invraisemblable, l’incompréhensible, l’intolérable complexe de supériorité dont il est affligé, par rapport à toutes les époques qui l’ont précédé. Alors, j’ai introduit dans mon intrigue, tels quels, sans en changer une virgule, de nombreux types de discours contemporains, au nombre desquels on trouvera quelques perles concoctées par Rachida Dati, Clémentine Autain ou encore le conseil d’administration d’une multinationale. Nous écouter parler, nous regarder parler, nous incitera peut-être à un peu plus de modestie.
(suite à venir)

SBC wrote:
“time to move”, effectivement on se demande parfois.
Posted on 26-Nov-09 at 2:46 am | Permalink
Matthieu wrote:
Très intéressant entretien, merci de nous donner envie de lire et de penser. Je le lis en réunion dans une tour de La Defense, il n’en est que plus savoureux. Je suis particulièrement heureux que la très actuelle clémentine autain soit citée en “exemple”. Ses chroniques sur France Culture sont edifiantes.
Posted on 26-Nov-09 at 3:43 am | Permalink
SBC wrote:
Vous lisez en réunion, je ne vous félicite pas !!
Posted on 26-Nov-09 at 9:59 am | Permalink