Matthieu Jung – Principe de précaution (2)
(Merci à Matthieu Jung pour cet échange passionnant, dont voici la première partie, à propos de son roman Principe de précaution)
- Voici un roman bien singulier : il débute le nez dans le banal pour révéler ce qui ne l’est pas du tout. Quelle en a été l’impulsion première ? (génétique : construction ou idée etc)
Je vous remercie. La genèse de ce roman remonte à l’automne 2004. Lors d’un journal télévisé du soir, un télescopage entre deux sujets m’a frappé. Je ne sais plus lequel de ces insupportables messages préventifs suivait la narration d’une tuerie épouvantable, commise en Normandie par un adolescent qui avait supprimé toute sa famille, sans le moindre motif. Assommé par la frénésie hygiéniste et sécuritaire qui sévissait, l’idée m’est venue de créer le personnage d’un père aussi obsédé par le risque zéro que la société dans laquelle il vit. Puis de regarder, rationnellement, à quoi menait cette obsession si on la poussait à ses dernières extrémités… Depuis, la frénésie s’est encore aggravée. Tous les thèmes que j’aborde dans Principe de précaution restent plus que jamais d’actualité : obsession sanitaire, vidéosurveillance, sexe sans risque, dangers liés à la contrefaçon logicielle, élimination de la récidive chez les délinquants sexuels, etc.
- Je salue l’utilisation du discours officiel, de l’effet de réel le plus assommant (ce personnage ressemble à n’importe quel type en cravate qui prend la ligne A du RER tous les matins) à des fins fictionnelles. Etes-vous d’accord pour dire que c’est cet effet et cette recherche de précision dans l’ordinaire, le politiquement correct, la norme statistique, qui nous amènent à vivre un roman désagréable ?
Je précise tout d’abord que je ne ressens aucun mépris pour les « types en cravate » qui prennent la ligne A du Réseau Express Régional – pas plus d’ailleurs que s’ils utilisent les lignes B, C, D ou E. J’éprouve même a priori une certaine compassion à leur égard parce qu’ils affrontent avec stoïcisme une sorte de cauchemar interminable et quotidien. J’ai relevé ces propos d’une voyageuse, sur le site de la RATP : « On se trouve dans des situations absolument hallucinantes, le matin, avec la foule, et le soir quand on rentre et qu’on est naze. » Les usagers de la ligne 13 du métro parisien l’ont surnommée la « bétaillère ». Quels sont les effets, sur le psychisme d’un individu, d’une heure et demi dans la bétaillère aux heures de pointe, cinq jours par semaine ? Ce genre de question m’intéresse. Les medias s’enthousiasment, à chaque poussée démographique en France. Ah bon, il fait bon vivre dans des mégapoles surpeuplées ? Eh bien, parfait, descendons-y voir pour vérifier si c’est tellement amusant. Je ne vois pas au nom de quel dogme la littérature devrait se détourner du réel au prétexte qu’il est désagréable. Ou bien alors faudrait-il en arriver à cette conclusion absurde que le réel contemporain est insuffisamment « littéraire », comme la malédiction qui frappe l’homme du sous-sol de Dostoïevski ? Je ne voudrais pas toutefois induire vos lecteurs en erreur : je n’ai pas écrit un rapport administratif sur la mobilité des actifs en Île-de-France mais un roman, où j’ai tâché de confronter la pénible réalité au « discours officiel », au « politiquement correct » (encore que cette expression elle-même soit désormais vidée de son sens, puisque les pires bien-pensants l’utilisent désormais pour soi-disant le « combattre »). Cette opposition, en révélant l’ampleur de l’écart existant entre l’un et l’autre, représente à mon sens une forme de revanche qui, elle, n’est pas du tout désagréable, mais franchement jouissive. De nombreux lecteurs m’ont assuré qu’elle était également source de comique, ce qui n’est pas pour me déplaire, même si je ne souhaite pas spécialement participer à la grande « poilade » généralisée à laquelle chacun doit aujourd’hui se soumettre.
- Par quel malheur notre vie de tous les jours, que vous nous renvoyez comme un miroir, nous apparaît-elle si étrange et déshumanisée ? Comment notre aujourd’hui devient-il par vos soins un roman d’anticipation ?
Peut-être suffit-il désormais de raconter précisément nos conditions d’existence pour écrire de la science-fiction ? Récemment, alors que je marchais sur l’île de la Cité, en face du Palais de justice je suis tombé sur un empilement de faux casques romains. Les autorités avaient pris soin de signaler que cette installation entourée de grilles métalliques était protégée par un système de vidéosurveillance – et peut-être même surveillée par un système de vidéoprotection. En fait, il s’agissait d’une exposition temporaire consacrée à Astérix le Gaulois, par Toutatis. Des terroristes mitraillaient la chose. Qu’est-ce que je raconte ? Des touristes mitraillaient la chose, pardon. Ajoutez à cette description un type qui passe alentours, arpentant le trottoir les yeux fixes et vides, en grande conversation avec son oreillette, vous obtiendrez sans doute une scène romanesque un peu étrange, en effet, mais pas sans intérêt. On peut multiplier les exemples, dans des domaines beaucoup moins anecdotiques. François Taillandier avait, comme d’habitude, relevé cette évolution avant tout le monde, voilà quelques années : « Inutile d’imaginer le futur, nous y sommes déjà. Ne cherchons pas ce qu’il y aura au bout du voyage : nous sommes arrivés. C’est ce monde-ci qui est radicalement neuf, imprévu, et qui bouleverse tous les standards anthropologiques et politiques ayant forgé l’humanité jusqu’au XX° siècle. » Évidemment, ces bouleversements radicaux représentent un champ d’investigation très stimulant, pour un romancier.
(suite à venir)

Woland wrote:
en tant qu’utilisateur quotidien de la bétaillière et la ligne 1, le tout pour finir en haut d’une tour bien moche, je peux témoigner que je n’ai aucun stoicisme pour affronter ce cauchemard quotidien. Ma seule solution est de m’emmurer vivant dans les pages de mon bouquin du moment en respirant le moins possible.
Posted on 24-Nov-09 at 7:00 am | Permalink
Matthieu wrote:
Même destination que Woland, par le RER A en plus… Ce qui me fait tenir ? La possibilité de lire Stello Backstage sur mon Iphone !
Merci pour cet entretien, vivement la suite.
Posted on 24-Nov-09 at 7:15 am | Permalink
SBC wrote:
si c’est pas de la lèche ça Matthieu… je penche davantage pour l’emmurement, psychologique tout du moins. Ou bien écouter Ultra de Depeche Mode, cet album noir et mauve qui donne envie de buter tout le monde, option que le roman de M Jung n’exclut d’ailleurs pas.
Posted on 24-Nov-09 at 7:44 am | Permalink
Matthieu wrote:
Je suis un affreux fayot, depuis tout petit… je ne peux m’en empêcher.
Posted on 24-Nov-09 at 9:45 am | Permalink
Cyril wrote:
Dans le RER C, vers Pontoise, on est bien, on est tranquille, on s’assoit, on regarde les jolis spécimens féminins du XVIème – spécimens courageux qui osent s’y aventurer – j’y ai d’ailleurs vu le plus beau pied de ma vie cet été, bien que je ne sois absolument pas fétichiste du pied, mais ça rappelait la grâce d’une pied de statue égyptienne… Bref, on s’évade. Mais parfois, on n’y arrive pas, et on a vraiment envie de flinguer tout le monde.
Posted on 24-Nov-09 at 12:28 pm | Permalink
NAIF wrote:
S’abstraire de la bétaillère, ce n’est pas toujours facile. Mais pour rentrer dans une des tours de la Défense!
CEla rend pourtant d’autant plus agréable la sortie àcôté d’un des plus beaux monuments de Paris. Sentiment de la laideur contemporaine,mais plaisir de se dire qu’on a su vivre et que cela ne tient à rien.
Posted on 24-Nov-09 at 12:51 pm | Permalink
Tim wrote:
Merci pour cette entretien — j’aime beaucoup votre maniere de poser des questions bien fait et qui inspire des bonnes reponces — pas facile du tout.
Je vous prie d’accepter mes excuses – j’ai fait une erreur et perdu votre commentaire. Il etait bien gentille de votre part de faire une visite. Desole!!
Posted on 24-Nov-09 at 4:50 pm | Permalink
SBC wrote:
Merci pour votre appréciation des transports en commun .. ! bonjour à Tim, mon ami des Amériques.
pour recentrer le débat, je ferai juste une petite remarque à propos de ça “Je ne vois pas au nom de quel dogme la littérature devrait se détourner du réel au prétexte qu’il est désagréable”
> l’auteur lira sans doute ma réponse : lorsque j’ai écrit “vivre un roman désagréable”, je voulais surtout mettre l’accent sur le paradoxe “vivre un roman” pour souligner l’effet de réel. c’est “vivre un mauvais rêve” que je voulais dire. je ne remets pas en cause le parti pris de montrer le réel tel qu’il est. exercice malgré tout sans doute éprouvant .
Posted on 25-Nov-09 at 3:42 am | Permalink
Angelik wrote:
Bien vu à vous SBC et TIM : j’apprécie vos blogs respectifs, car même si les sujets sont parfois loin de moi j’apprécie votre acuité, votre pertinence même si je ne fais pas de commentaires, et certains sujets comme celui-ci qui font réfléchir.
C pour ça que j’y traîne parfois au regret de ne pas pouvoir discuter autrement que virtuellement par le Web, la modernité high-tech et la longue distance…
En bref, pour moi, le romancier doit comme le comédien, ou tout autre forme d’art expressive, trouver une distance suffisante entre son œuvre et ce qu’il vit réellement, à mon avis (et je le partage!)
Vivre un roman ne devrait pas signifier s’y identifier en chair en os,sinon il faudrait vivre la guerre, bombardements, torture etc. pour pouvoir en parler dans un livre, you see what I mean ?
Posted on 25-Nov-09 at 11:35 am | Permalink
SBC wrote:
Merci Angelik pour ces nombreux commentaires sur le blog, je suis très touchée. j’espère continuer à vous intéresser.
je suis d’accord pour la distance nécessaire, mais elle s’impose en écrivant, malgré tout exercice de plongée dans le réel.
Posted on 26-Nov-09 at 2:41 am | Permalink