On lutte contre des idées, mais difficilement contre la réalité.
Le désir d’avenir, mon ange, c’est de partir loin d’ici. Très loin.
La France que j’ai connue jusqu’à mon adolescence et quasiment jusqu’à ma majorité n’était qu’un leurre. Dans ma famille, on a eu les moyens financiers et moraux de la faire perdurer artificiellement. Et c’était pour me protéger parce que mes parents m’aimaient. Pour me transmettre ce qu’était la France, également. J’ai eu une enfance heureuse, une enfance de la France d’avant, dans une bulle sociologiquement privilégiée. J’ai eu une chance immense. Nous allions à la messe, nous avions Oui-oui et la comtesse de Ségur pour apprendre à lire, puis nous passions un temps fou dans les arbres avec nos nombreux cousins germains, nous admirions le parcours militaire de nos grands-pères, qui avaient servi la France et pouvaient nous parler de ce que, pour eux, elle était encore et toujours. Ma mère m’achetait des K7 audio sur la vie des saints. J’aimais beaucoup Saint Martin, et Sainte Jeanne de Chantal, dont paraît-il je descends en droite lignée. Nous ne parlions jamais d’habits, de consoles de jeux et nous n’étions pas membres du Club Dorothée, que pourtant nous aimions. Nous n’allions même pas au Mc Donald’s. Quand j’y allais, c’était avec ma cousine et ça restait magique, même pas une fois tous les deux ans. Cinq enfants, nous prenions notre petit déjeuner sur une table étroite, chacun à sa place dans la cuisine parisienne d’un appartement en duplex, à se pousser les coudes pour acquérir un bon emplacement, à établir des frontières pour se protéger des agressions voisines. Jeux d’enfant. Beaucoup de familles, déjà à ma génération, n’avaient plus assez de moyens pour grandir dans Paris. Nous, nous avons tout eu : les bonnes écoles, l’éducation religieuse, des parents qui n’ont pas divorcé, des vacances à la campagne, des loisirs intéressants, des voyages en Italie à visiter le couvent San Marco, des cours de peinture ou de cheval, et même un chat. On m’a permis d’aimer la littérature française.
C’était bien, mais ce n’était déjà plus la France, en vrai, des années 80 et 90. Les moyens financiers et les valeurs morales de ma famille m’en ont donc préservée tout ce temps. La France de mon enfance est une image d’Epinal déjà morte au moment de ma naissance, en 1982. Je savais que ma famille était riche, mais je ne savais pas que les autres riches n’étaient pas comme ma famille, et moins encore ce qu’étaient les pauvres, que j’ai longtemps imaginé comme le mendiant de Saint Martin. Je ne comprenais pas notre rapport avec le Liban, ni avec le Koweit. Je n’ai découvert l’existence du rap qu’en écoutant la radio vers 1995, année où le film La Haine est également sorti. J’ai pensé que la réalité montrée par le film La Haine était complètement marginale. A cette époque, j’étais au collège chez les religieuses, mais cela ne m’empêchait pas d’écouter les libres antennes de Fun Radio qui, pour la première fois, m’offraient la chance de connaître la France des années 90. Mais ma France, elle perdurerait longtemps, puisque je vivrais protégée et qu’on expliquait sans doute la bêtise, la vulgarité ou la bassesse des intervenants de la libre antenne par leur jeunesse. Les adultes, eux, se devaient d’être différents. J’en connaissais suffisamment pour le savoir. Ma France ne commençait pas avec la Révolution Française, mais il semble qu’elle continuait encore avec elle.
Je n’ai pas voulu participer au débat sur l’identité nationale par internet. Quand je suis arrivée sur le site, j’ai été proprement atomisée par la bêtise et le mensonge que les posts et les commentaires véhiculaient et sur l’idée de la France et sur son histoire. La bêtise et le mensonge sont la résultante de la déculturation progressive et désespérante de l’esprit français depuis 40 ans, avec une très nette accélération ces 10 ou 15 dernières années. Avoir une idée de la France est déjà une erreur. Je l’ai faite la première, à cause de mon contexte éducatif et social. Mais je ne suis pas la seule à avoir confondu réalité et idée. Corrélativement, le pari des politiques pour faire de la France une idée a fait de la France la République Française. Maintenant c’est la réalité. Et à quoi bon Dieu cette réalité fait-elle référence ? Je n’ose me taper l’amas scandaleux de réalités (et non plus d’idées) de ce que la France est devenue au cours de ces 40 dernières années. Non, je ne voudrais pas en dire un mot de peur de déprimer, mais aussi d’attirer les foudres des amoureux du déni de réel (ce réel-là qui nuit, purement et simplement, à la réalité qu’a été la France durant des siècles). Les idées ne nourrissant que les idées (et non pas les réalités), je me demanderai simplement à quoi donc peut faire référence celle du vivre-ensemble, provenant tout droit de celle de la citoyenneté, dans un pays au bord de la guerre civile et de la désespérance, où par an le nombre d’avortements est quasiment le même que celui des entrées sur le territoire, surtout quand on m’explique très sereinement que c’est précisément parce qu’un peuple se suicide qu’il faudrait combler le vide. Je ferai aussi remarquer que j’ai vraiment du mal à comprendre comment des mecs peuvent encore servir les intérêts de la République française et aller mourir en Afghanistan pour des idées, qui ne sont même pas celles des réalités qu’ils chérissent, ni celles de ceux qui les ont glorieusement précédés. Dans la défense des intérêts de la France ? Il faut être bien masochistes ou suicidaires : ce sont les nouveaux Français, ils ont des signes distinctifs.
Dans mon enfance, les idées ne remplaçaient pas les réalités. La France-idée qu’on m’a transmise n’était pas une idée, non, c’était bien son histoire ! La bêtise généralisée et engourissante des masses n’avaient pas encore pris le pas sur la France (mais mon enfance était déjà à côté de la plaque). Le chef de l’Etat ne paradait pas sur les Unes des magazines people. Les élites sociologiques lisaient des livres, ne faisaient pas tous des écoles de commerce et n’avaient pas comme seul objectif de gagner de l’argent. On m’a laissé aimé la littérature de la France. Les Presses universitaires de France n’avaient pas encore disparu de la place de la Sorbonne au profit du magasin Delaveine. L’attachement à la terre, l’attachement au religieux et l’attachement à la culture allaient ensemble. On n’avait pas besoin d’être socialiste pour aimer la culture. On n’avait pas besoin d’être bête pour être catholique. On n’avait pas besoin d’être mort pour être paysan. La culture ne s’inscrivait pas dans le déracinement. Quand on voulait croiser les cultures, sûr qu’il y avait encore quelque chose à croiser. Je ne sais pas ce que c’est que la diversité. On ne trouvait pas les mêmes boutiques à Paris et à Londres. Les fêtes ne voulaient pas rien dire. Ma grand-mère, elle, fêtait les fêtes, et même pas les anniversaires, parce que cela avait plus de sens pour elle de fêter les saints qu’une fête païenne. C’était mon enfance.
On n’était jamais placés en vigilance orange. On ne gaspillait pas des millions pour soigner une grippe qui, finalement, s’avère moins tueuse que la grippe traditionnelle. On ne me souhaitait pas une bonne année durable (je savais et je sais encore qu’elle dure 365 jours et pas un de plus), on ne me parlait pas de titre de transport à la place de ticket de métro, il y avait d’ailleurs moins d’accident voyageur dans le métro à Paris. Sans doute que les gens avaient moins le cafard de cette putain de France. On ne marquait pas non plus Délicieux sur l’emballage de mon sandwich, on me laissait vraiment savoir ce que j’en penserais. On ne considérait pas non plus que dire un Noir était moins gentil que dire un Black. Cela n’aurait pas eu de sens que le Quick devinsse hallal. Il y avait pas ou peu de Quick de toute manière. Eric Besson n’était ni critiqué ni glorifié, il n’existait pas. Au temps des Français lucides, on aurait bien compris que cet espèce de plouc est aussi inutile au système (qui l’engendre) qu’une caméra de vidéo-surveillance à Chatelet-les-Halles quand une femme se fait agresser et que c’eut été peut-être bien la station entière qu’il aurait fallu faire péter depuis longtemps. La métaphore n’est pas si bêtement filée car j’aurais peut-être souhaité plus de sang et de dignité dans la fin de la France.
Partons, mon cher amour, il est grand temps d’élever des enfants ailleurs. J’ai ma petite idée, c’est la même que toi. Nous avons, dans nos projets, d’avoir des enfants qui ne seront jamais malheureux de vivre en France. Ils la garderont dans leur cœur, non pas comme une idée, mais bien comme une réalité passée. Nous avons des plans, de l’énergie et de la jeunesse. De la Foi, de l’Espérance aussi. Nous avons un désir d’avenir qui ne trouve pas sa place à bord d’une épave. Dans mon enfance, j’avais un livre de l’histoire de France formidable et très joliment illustré, qui allait jusqu’aux années 60. Je devenais incollable en France, grâce au livre. Ma France était autant celle de Georges Clémenceau que de Hugues Capet. C’était celle des guerres de religion, mais c’était aussi celle de Jeanne d’Arc. C’était celle des croisades mais c’était aussi celle des marchands et des échanges avec l’Italie. C’était celle des artistes et du bon goût, aussi. C’était celle de Victor Hugo mais aussi celle de La Bruyère. C’était celle d’Alesia, mais aussi celle de la Commune. Je trouvais à Camille Desmoulin beaucoup de classe. Oui, ma France était sans aucun doute davantage celle de Jean Ferrat que celle d’Eric Besson, du vivre-ensemble, de la diversité, de la bus attitude et de Nicolas Sarkozy. Oui, la France que j’ai connue jusqu’à mon adolescence et quasiment jusqu’à ma majorité n’était qu’un leurre.