Depeche Mode au stade de France - 27 juin 2009

Hier soir, grosse chaleur aux abords du stade de France. Des corbeaux s’agglutinent dans un wagon du RER B, abordant un peu près le même uniforme et les mêmes sujets de conversation : Ray-ban, t-shirt noir ou pour les plus classes la chemise quand même, cheveux décolorés, bracelet de force. Une élégance de cygnes noirs pour qui les vocaux de Martin Gore sur Peace, It doesn’t matter two ou Goodnight lovers sont une partie de la vie. Certaines femmes, regroupées près des portes, sont pressées à mourir de retrouver Dave Gahan et de chanter reach out and touch faith ! avec lui, “t’imagines même pas”. Pas de doute : ce sont des modiens. Mes frères et soeurs en religion.

La performance d’hier soir mérite son commentaire. Tout l’enjeu pour DM était de claquer autant et si ce n’est mieux que lors de leurs habituels Bercys. On attendait la sonorisation au tournant, en claquant des dents pour déceler l’arnaque, se persuadant avec un pessimisme de bon aloi (on chantera Wrong tout à l’heure) que Depeche Mode ne sonne sans doute pas bien dans une si grande salle, que les nuances et les basses vont ressortir sous une forme de vomi dommageable. Depeche Mode, le groupe si “studio”, dans le sens où tout est propre, jamais acoustique, travaillé à l’extrême et trafiqué à loisir. Un diamant de taille et une leçon pour toute l’electro contemporaine. Depeche Mode, tout de même, le groupe à stades, si on se souvient bien. Le Rose Bowl de Pasadena 1988, ha oui tout de même. Et les performances live incroyables de la tournée Songs of faith and devotion. Le stade de France pouvait-il être à la hauteur du paradoxe electro-populaire qui est leur marque de fabrique depuis 1981 ?

Alors que Martin Gore arrive dans son costume de cosmonaute tout en aluminium Péchiney (private joke) et Dave en dandy parfait, maquillé aux yeux, débute In Chains, l’ouverture du dernier album, Sounds of the Universe. Effet garanti pour ce blues électrique, tandis que la voix chaude et la clarté de la guitare électrique nous laisse présager le meilleur. On dirait que cela va sonner correctement. Et même davantage lorsque Wrong retentit et que le stade s’enflamme. La gestuelle scénique de Gahan est inimitable et fameuse. Pour l’heure, nous n’avons pas encore le droit à son numéro de derviche tourneur, mais au moins au traditionnel balancement des hanches, les bras levé sur le gilet cintré. Les filles de l’assemblée sont, d’un coup, moins distraites. Hole To Feed, encore, pour le dernier album, qui n’est pas mon morceau préféré. Ensuite, on entre dans la légende : un Walking In My Shoes survolté, It’s No Good particulièrement agressif, aux basses qui tombent impeccablement sur la nuit qui débute. Avec A Question Of Time, le derviche prend du service. Tandis que le public scande “it should be better, it should be better with you”, Dave acquiesce et ne nous quitte plus. Retour vers le futur, ensuite, avec une jolie version de Precious en arpèges à la guitare électrique. Et puis là … la plus grosse surprise, le titre que personne n’attendait : Fly On The Windscreen éclaire le stade de France de sa lumière noire et synthétique, Black Celebration ayant encore de beaux jours devant lui. Ce choix ambitieux d’un morceau que Depeche Mode ne joue jamais en live, sorti du grenier, en a surpris plus d’un. A ce compte-là, on était prêts à tout entendre, des extraits du maudit Broken Frame pourquoi pas. Mais non, le rêve a ses lois.

Le groupe au complet (Alan Wilder en sus) et une fidèle, en 1990.

Martin Gore prend le micro pour deux morceaux : Little Soul, un bijou de balade ténébreuse présente sur le dernier album et Home, dont il offre une version simple au piano, calquée semble-t-il sur le remix qu’en a fait Air il y a quelques années. Dave Gahan revient pour Come Back, un titre moyen qui ne sert à rien et qu’il a d’ailleurs composé. On ne peut pas tout savoir faire à la place de Martin Gore… On s’en remet vite à Peace, le cantique étrange qui traine au milieu du dernier album, avec sa chorale au refrain, son gospel sombre. De retour à la tradition avec In Your Room (merveilleux ), I Feel You (divin, mais peut-être moins qu’en 2006, à Bercy justement), puis deux morceaux extraits de Violator en premier rappel : Policy Of Truth et Enjoy The Silence. Attendus, surtout pour le deuxième ! Enfin, on ne saurait oublier Never Let Me Down Again, avec la fameuse marée de bras balants de droite à gauche. Stripped, mais surtout Master And Servant ont ensuite bien produit leur effet, parce que singles des albums de 86 et 84, on n’a pas l’habitude de les réentendre. Strangelove, pour couronner le tout. “Pain, will you return it ? I say it again : pain !”. Pas si douloureux que cela, plutôt un moment de grâce.

Au deuxième rappel : Personal Jesus (”reach out and touch faith”, donc) et une version douce et magnifique de Waiting For The Night. Emouvants Martin et Dave, comme il y a trois ans à Bercy sur Goodnight lovers, pour nous dire au revoir. Et j’espère à bientôt.


Ouais, “reach out and touch faith”, comme on dit.

> Un très bon concert.

> Une petite revue de presse :

- Le Point

- Le Parisien

- LCI

Comme qui la connaît

Au loin sur les montagnes, la neige luit en plein
Soleil. Mais il est doux déjà, le calme froid
Qui polit, qui aiguise
Les dards du soleil haut.

O Néaere, aujourd’hui, n’allons pas nous cacher.
Rien ne nous manque, car nous ne sommes rien.
Rien, nous n’espérons rien, en plein
Soleil nous avons froid.

Mais tel qu’il est, jouissons du moment,
Dans la joie solennels avec légèreté,
Et attendons la mort
Comme qui la connaît.

Ricardo Reis - Odes retrouvées (1914-1934)
Fernando Pessoa. Poèmes païens.

SMS en T9 : le maxi best of

Enfin… le “nazi best of”, comme l’a souligné MM dans sa dernière intervention sur le post “Je comprends pas”. Voici en exclusivité une sélection de 20 absurdités parmi les toutes dernières trouvailles de mon téléphone qui marque de la merde quand je le mets en mode T9. ça va plus vite ok, mais ça propose tout un tas de conneries sans aucun rapport.

Néanmoins, néanmoins, j’ai tenté de faire le lien. Il y a peut-être un sens à tout cela. C’est tout le sens de ma démarche : l’herméneutique de la téléphonie mobile.

1. Houleuse = goulots (au pluriel, attention). Le sème de la liquidité, d’une boisson, sans nul doute. Glissement sémantique subtil, de la mer à la tise. D’où, peut-être : nos relations houleuses me saoulent, à votre santé !

2. Landau = jumeau. Facile : quitte à tomber enceinte, autant en avoir deux pour le prix d’un. Je vois ça comme ça.

3. Israël = grandi. Peu évident, comprends pas trop. Il faudra m’expliquer, à l’aide d’un planisphère sans doute.

4. Ferais = désagrégation : une menace de vengeance promulguée au conditionnel, on suppose. Là encore, super obscur.

5. Soins = rompit. Il rompit le pain avec soins et le donna à ses apôtres en disant “attention : à manger avec soin s’il vous plait”. Mouais. Grossièrement paraphrastique. Mais passe encore.

6. Illico = Inhibé. Pfff… N’importe quoi. La plupart des expériences confirment que souvent, illico, c’est souvent quand on est désinhibés, justement.

7. Liste = geste. Ben c’est sans doute que quand on est sourd muet, on arrive à faire des listes avec les mains, après tout ( ? ). Mais j’en sais rien, moi, je cherche !

8. Allègrement = allégation. Les deux, c’est encore mieux je dirais. Une allégation effectuée dans l’allégresse, ça peut le faire. Mais d’où mon téléphone va-t-il chercher des mots comme “allégation” alors que j’ai dû rajouter le simple “putain” à la base de donnée du dictionnaire T9 ?

9. Photo = pilon. Pas de pitié pour les livres illustrés.

10. Héros = giron. Boucs émissaires, ils sont toujours dans le giron de quelque chose. Ok, peu clair. Mais, avouez, vraiment pas facile non plus.

11. Germaniques = hermétiques (au pluriel, s’il vous plait !). Là, c’est de l’ethnocentrisme de base. En plus c’est pas (toujours) vrai. Même en philosophie, j’ose dire.

12. Idiot = finaux. Mais je pense personnellement que c’est triste de finir dans cet état. Un regard bien pessimiste sur les potentialités, le perfectible de notre humanité.

13. Idiot = (aussi) Henri. C’est à n’y rien comprendre. C’est qui ce mec d’abord ?

14. Figaro = Germain. Et ça recommence, la stigmatisation. C’est gratuit putain ! Non non, tous les lecteurs du Figaro ne sont pas tous cousins, et encore moins allemands. Je regrette.

15. Stéphane = stérilité. Ben qu’est-ce que j’y peux, moi ? Pas de chance, mon vieux.

16. Audimat = régna. Une porte ouverte, non ?

17. Caractère = basculement. Schizophrène, quoi, en fin de compte.

18. Icône = gamme. Exemple : Oui, j’aimerais bien avoir celle-là chez moi, mais dans une gamme de dorés moins accentuée. J’aime bien les icônes, cher ami, mais pas quand elles sont trop chatoyantes.

19. Croissance = croisière. Bon, je veux bien. Je dis pas non. Mais franchement, je suis pas certaine que ça nous aide à sortir de la crise de simplement s’embarquer sur le Love Boat. C’est ce qui s’appelle une véritable fuite en avant, si vous voulez mon avis d’expert économique.

20. Lester = Jésus. Haha, c’est la meilleure. Corps du Christ tout ça, ok. Nourriture spirituelle blabla. Mais c’est quand même grave réductible. Et quand on a la dalle, on a la dalle.


La croisière s’amuse : ou comment sortir de la crise. La plupart des portables exégètes sont formels.

Moisissure et avancée

Il est encore en décalage horaire, mais il n’oublie pas d’avoir bon goût. Il connait mon penchant pour la chanson moisie au chanvre et je ne l’accablerai pas pour si peu. Surtout parce qu’il partage un peu près les mêmes passions que moi, dans la vie réelle et fantasmée. Il ne s’en cache pas, il assume constamment son coming out du vide grenier. Ce n’est pas grave, ton corps change. Mais tes oreilles, elles, ne changent pas. Voici une vidéo trouvée par mon cousin, qui n’a résolument que ça à foutre à une heure dix du matin. Normal, il est encore neuf ou dix heures pour lui à ce moment-là. C’est pour tous ceux qui aiment écouter Nostalgie sans se cacher. La semaine prochaine, d’ailleurs : “Les garçons se cachent pour pleurer”, par Christophe Rippert.



Ensuite, on ne parlera plus de moisissure, mais de talent qui monte qui monte. J’ai connu ce garçon, Ambrogio Sarfati, il y a des années. Des années ça fait toujours son effet quand on est jeune. On n’est pas tout à fait finis, etc. Et d’ailleurs, je ne l’ai pas vu depuis une paye. Mais c’est un artiste talentueux et je découvre son site. Comme je suis sympa, je partage : http://www.ambrogiosarfati.com.

Je comprends pas

Elle joue dans un film clostrophile qu’on ne comprend pas, même sous cachet, même lorsqu’on prend le parti d’en rire, même quand on en pleure d’ailleurs, elle gagne des prix et tout, et elle s’écrie : “J’espère que mon père aurait été choqué”. Et là, comme je suis un peu trop normale (ou non, selon ce qu’est la norme…), j’ai du mal comprendre ce que voulait dire Charlotte Gainsbourg à propos de sa récompense pour le film de Lars Von Trier, Antichrist.

Ou si, je ne comprends que trop peut-être. Elle souligne, à elle toute seule, le détournement du sens commun d’une société en mal d’émotions pures et véritables, belles. Déjà, elle est récompensée sur le motif d’avoir su jouer la barge formidablement bien. Donc on la récompense parce qu’elle joue un rôle de folle dans un film vicieux. Normal. Ensuite, pour couronner le tout, elle s’en vante de son novlangue de bizarre, consistant à remplacer la fierté par le choc : choqué voulant dire fier dans le contexte précis, l’humiliation remplaçant trop facilement l’honneur. Pas tout à fait certaine que Serge, d’ailleurs, y eût consenti.

Et moi d’ailleurs, quand j’envoie des sms en T9, je suis également victime de ce prêt-à-penser délétère qui me fait remplacer les mots (et la pensée) par d’autres. Si ouais donne otage, sopo donne porno et bécot donne avant ( ? ). Je te fais un gros avant. Normal. C’est vraiment l’hallu partout. Toujours dans le même ordre d’idée, on trouvera vraiment qui donne trainent (verbe trainer au pluriel ?) et big pour agi (participe passé du verbe agir). J’ai mal big, normal. ça m’apprendra d’ailleurs. Où va le monde, mais va-t-il quelque part.

Pour ce jour

Pour ce jour, nous avons de la chance. Nous pourrions même dire que nous sommes comblés ce dimanche :

Frères, l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Car le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui, qui est mort et ressuscité pour eux. Désormais nous ne connaissons plus personne à la manière humaine : si nous avons compris le Christ à la manière humaine, maintenant nous ne le comprenons plus ainsi. Si donc quelqu’un est en Jésus Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né.

Saint-Paul. Corinthiens V, 14-17.

Olle Nyman - Heart and soul


Lassée des recensions de carambolage, des débats verbeux et de la nullité qui se cache derrière certains fagots journalistiques,  c’est Olle Nyman qui me réveille dorénavant tous les matins. Dommage pour les 7.0 secondes de Stéphane Bern qui ont failli tout gâcher.

Qu’est-ce que la République ?

“Désemparés par les difficultés d’une société plus complexe, on en vient souvent à célébrer les vertus de cette école républicaine, on ouvre pour la circonstance la célèbre page de Péguy sur les “hussards noirs de la République”. Mais était-elle seulement républicaine, cette école ? Elle était, comme le rappelle l’évocation de Lavisse, nationaliste, cocardière, éprise de cérémonies, de distributions des prix ou l’on faisait chanter aux enfants des hymnes laïcistes aux accents guerriers :

” Honneur et gloire à l’école laïque
Où nous avons appris à penser librement
A aimer, à chérir, la grande République
Que nos pères jadis ont faites en combattant “

Décidément, cette école a su à la fois transmettre et enseigner, non pas parce qu’elle était républicaine, mais parce qu’elle jouait sans hésiter de ressorts que l’on appelerait aujourd’hui communautariens ! C’est la Nation qui était éducatrice, non la République. Comme l’a montré Marcel Gauchet, l’école mimait ici la religion qu’elle prétendait supplanter et bénéficiait de la rémanence des sentiments de sacré qu’elle prétendait éteindre. Sans doute n’y a-t-il pas d’esprit critique qui ne s’adosse à des certitudes partagées.”

Jean-Noël Dumont - “Enseigner ou transmettre ? Ou comment poser la question de la liberté d’enseignement”. La Nouvelle Revue de l’Education, N°1. Septembre 2008.

Ne pas sortir

On pourrait en profiter, c’est juin, pour aller glander au Parc, payer des barbes à papa aux petits neveux, le matin faire un jogg, déjeuner sur l’herbe même si on n’aime pas Manet, l’après-midi jouer de la musique sur la pelouse (on a un nouveau tambourin), le soir aller se faire une nuit au Champo, vu qu’il passe de purs films en ce moment et qu’on en a trois en une nuit c’est chouette, en plus on ne va jamais au ciné, on pourrait jouer les touristes dans Paris, en plus on a de nouvelles lunettes de soleil, passer se signer à la sainte chapelle, lire le Nouvel Obs dans un café bobo du XIème, faire semblant d’avoir voter Parti Socialiste aux dernières élections chiantes, même si ça serait une drôle d’idée, appeler sa mère au téléphone, même si ça serait une idée pas drôle, encadrer les jeunes pour un grand jeu des Scouts Unitaires de France à Gif sur Yvette (par exemple). NON, ce mois de juin, on préfèrera écouter les conseils de Jean Ferrat et rester consignés.

- Fuir la cohue du Monoprix

- Ne pas niquer la France

- Boire de la Kriek

Au CDI - Jean Breton - 30 minutes de conscience

Quand j’étais en khâgne, le CDI donnait sur un très beau jardin à la française, plus loin sur le parc du musée Rodin, on ne se croyait pas en 2001 (l’Odyssée de l’espace) mais à bien s’y méprendre, l’établissement scolaire ressemblait à un hôpital psychiatrique : blanc avec à l’intérieur des fous. Au CDI, cette année-là, j’écoutais un peu Jimy Jazz sur mon discman (on n’avait pas encore de mp3 putain) -ce rock était désarticulé autant que je rêvais de l’être, sans y parvenir-, j’envoyais des sms à mon amoureux sur un téléphone trop moche, je révisais des devoirs sur les colonisations européennes et je faisais des versions de Catule super chiantes. Mais surtout : je volais sans vergogne des revues de poésie française des années 80 en faisant un grand sourire aux vieilles filles qui régnaient sur le CDI en question.

Dans ces revues en forme de livre, et poussiéreuses, que je ramenais jusqu’à ma chambre, il y avait les 30 minutes de conscience de Jean Breton. Surtout leur fin :

[...]

Je cherche ceux que j’ai déçus,
que ma violence a repoussés,
qui ne m’ont jamais cru poète
parce que je volais mes images
aux étalages bon marché du printemps
(Les livres que je n’avais pas lus
venaient toujours à mon secours).

Très droits, cheveux sans maître,
des hommes rudes et maladroits se rassemblent.
Ils énumèrent avec nous ce qui doit être vu,
dit, touché, préservé, lancé à l’assaut.

J’annonce le règne des corps,
la mise hors la loi du malheur.

Et de quel droit ?
On m’a tout pris, même mon nom
-la femme aimée geint sous un autre-
Seuls mes sens me chuchotent l’issue …

Mon père m’a peut-être bâclé
mais j’ai du sperme plein les veines.

Jean Breton. L’Eté des corps. Le Cherche Midi éditeur, 1985.

C’est pour … certains qui lisent mon blog et se souviennent du CDI.