De qui Jérôme Leroy est-il le nom

Le poids d’un sein dans la robe en lin

La puissance de feu
De la mélancolie
Surprend toujours un peu
Quand elle bombarde doucement
Tendrement presque
Les premiers jours de juillet
La puissance de feu
De la mélancolie
Fait refluer la mémoire comme une armée en déroute
Le goût d’une bouche
Le poids d’un sein dans la robe en lin
C’était il y a si longtemps c’était en juillet
Ma tristesse se date dans l’été triomphant
Comme les dates sur une stèle
Pour se souvenir des morts
La puissance de feu
De la mélancolie
Nous dit pourquoi juillet
Ressemble à un cimetière militaire
Dans les Flandres
Vibrant dans le bleu
Le fantôme d’un soldat canadien
De dix-neuf ans
Sous la pierre blanche
Rêve un instant
Car c’est juillet
Pour lui aussi
C’est juillet
Le goût d’une bouche
Le poids d’un sein dans la robe en lin.

Jérôme Leroy. Un dernier verre en Atlantide. La Table ronde. A paraître le 11 février.

Photo 43

Jérôme Leroy, c’est le nom de mon ami. Ce n’est pas celui du footballeur. C’est le nom du poète à l’origine de cela. C’est le nom d’un écrivain que j’aime. Le nom, aussi, d’un blogueur fervent que des bizarres emmerdent par messages ou blogs interposés mais j’avoue n’avoir pas le temps ni l’énergie de les consulter. Une prière pour les no-life. Qu’est-ce que vous voulez, on n’a pas tous de quoi remplir ses week-ends. Jérôme Leroy, ce n’est pas le nom d’une insulte, c’est le nom d’un ami.

Jérôme Leroy, c’est aussi le nom de l’élégant quarantenaire qui coupe ses cheveux en brosse et qui, avec ses nouvelles lunettes rondes et son cartable en cuir, ressemble à un prof d’avant l’échec de la transmission des savoirs. C’est celui qui me vouvoie et que je vouvoie en tout circonstance. Je vous emmerde et je vous adore. Lui qui arrive à me faire rire au téléphone quand je suis malade avec 40 de fièvre dans mon lit. Celui avec qui j’aime parler de Star Wars, de Chardonne, de la France éternelle et du Parc Montsouris. Du carmel, de la Révolution, de toile de Jouy et de sexe. Celui à qui je chante certains de mes morceaux au téléphone avec le haut-parleur sur la petite Fender. Celui qui me reproche de boire du jus en bouteille parce qu’il aimerait que je presse mes oranges moi-même parce que dit-il c’est meilleur pour la santé. Celui qui boit du thé mais ne mange pas de tartine au petit déjeuner. Qui aime la Jenlain et qui me dit quoi. Qui discute savamment avec mon meilleur ami caviste de choses qui m’échappent, dans le domaine oenologique. Qui me demande toujours avec amour des grands destins des nouvelles des officiers de ma famille partis au loin. Que j’aime comme un jeune père et un grand frère mais qui pourtant n’est ni l’un ni l’autre. Mais c’est aussi ce Lillois qui me traite de provinciale quand je l’égare (à peine) entre chien et loup dans les parallèles du 9e arrondissement. De fait, je suis provinciale. Ma jolie province c’est le 14e arrondissement. Et pour le guérir de la musique bobo que lui inflige trimestriellement les compilations des Inrocks, j’ai donné à Jérôme le goût des Generationals, et je suis heureuse de l’imaginer danser le twist dans son salon. Dance for me Kleber.

Je vous aime.

Que s’est-il passé dans la vie d’Henri II …

…  en 1553 ?

Résumé de l’épisode 4

En cette année 1553, l’heureuse vie familiale du souverain français — le mariage de sa fille naturelle Diane de France avec Horace Farnèse est célébré et Catherine de Médicis accouche d’une troisième princesse, Marguerite — ne parvient pas à lui faire oublier sa guerre contre l’empereur. Henri II savoure à peine sa conquête des Trois-Évêchés et son alliance avec la république de Sienne que Charles Quint riposte en mettant le siège devant Thérouanne, qu’il fait raser en juin, et en menaçant Hesdin. Le roi masse alors ses troupes en Picardie, prend des mesures pour fortifier les villes du royaume, en particulier Paris et Compiègne, et pour financer une nouvelle campagne militaire, à laquelle il participe en personne, après avoir nommé un conseil privé auprès de la reine.

Malgré ce contexte difficile, la vie économique du royaume continue : des foires et marchés sont établis, quelques villes bénéficient d’octrois. Les institutions font l’objet d’un certain nombre de mesures : la mise en place des présidiaux se précise, les élus sont tenus d’effectuer des chevauchées dans le royaume, de même que les maîtres des requêtes. Un superintendant des finances est nommé auprès de Paul de Termes, lieutenant général du roi en Corse : il peut être considéré comme la préfiguration des intendants.

Mais que va-t-il se passer en 1554 ?

henri-ii

Le héros du sitcom à l’époque de l’épisode 4. Sexiest man ever.

Voilà, je voulais simplement vous dire que j’éprouve un grand ras-le-bol mêlé de tristesse et de haine totale envers la nouvelle génération de jeunes petits couillons addicts aux séries des années 2000 ( ouais, trop bien !) et toujours plantés devant leur poste de télévision, pire que moi à la grande époque du Club Dorothée. Halte au sketch bordel ! Ya mieux à faire de ses soirées ! Je sais bien qu’on a un président de la République qui cherche à imposer un “devoir de réserve” à cette pouffiasse de Princesse de Clèves, mais bon quand même. Tentons par la riposte de relever le niveau.

En spéciale cass-dédi aux meufs trop fraiches de La Cité des dames, je propose donc une alternative raisonnée. Au moins, avec La vie d’Henri II, série snob et surannée en fraise vintage et version originale (Moyen Français, phonétique qui fait rouler les R et diphtonguer les voyelles, et interdiction de parler de grosse Tepu en évoquant Catherine de Médicis je vous préviens), on ne cherchera pas à survivre sur une île déserte avec le moins de bouffe possible, on ne soignera pas des tétraplégiques à l’hôpital de Chicago, on n’essaiera pas de séduire son voisin de palier avec un pot de glace Ben & Jerry’s, on ne suivra pas non plus les amours de merde et les assassinats en carton d’une bande de mutants sois-disant marseillais sur France 3 tous les soirs de la semaine. En plus Henri II a donné des instructions très strictes : pas de pub, un générique chanté par des moniales, des enfants en bas âge engoncés dans des langes, comme sur les tableaux de De la Tour. L’attachée de presse du roi a également bien souligné qu’aucun partenariat n’était pour le moment envisageable avec Canal Plus.

L’Empire du Bien en image

(Pour JM, et promis une soirée costumes pour plus tard).

Qui c’est qui est très gentil ?
Les gentils
Qui c’est qui est très méchant ?
Les méchants
Qui mange bio le midi ?
Les gentils
Qui prend jamais ses médicaments ?
Les méchants
Qui court la Nuit Blanche à Paris ?
Les gentils
Qui préfère les peintres flamands ?
Les méchants
Qui à dix heures dans son lit ?
Les gentils
Qui fume dans les bâtiments ?
Les méchants

Qui vote à la Star Academy ?
Les gentils
Qui vote plus depuis longtemps ?
Les méchants
Qui regarde la coupe du monde de Rugby ?
Les gentils
Qui s’en tape mais alors carrément ?
Les méchants
Qui achète des habits dans une ancienne librairie ?
Les gentils
Qui paye déjà pas ses bières chez Auchan ?
Les méchants

Ex-voto et Memphis blues

Memphis blues : week-end à écouter Blonde on blonde de Dylan, je suis amoureuse du piano ajouté sur l’orgue Hammond quand retentit Sooner or later. Stuck inside of Mobile with the Memphis blues again en boucle également. Blonde on blonde est de loin mon album préféré de Dylan, et j’en avais déjà souligné le caractère pour moi diamantaire sur mon ancien blog vers l’automne 2006, mais je ne retrouve plus l’article, c’est bien dommage car je manque pas mal d’acuité ce soir dans la description de mon obsession et je suis certaine d’avoir été plus claire dans le temps. On vieillit. But where are you tonight sweet Mary ?, aussi.


Et puis ça, tiens. A écouter, comme il se doit, tôt le matin.

Ex-voto blues, également : j’aime beaucoup le folk mais moins à la messe. Je comprends de plus en plus les personnes qui trouvent les catholiques à cantiques pop assez ridicules. A priori les personnages de François Taillandier ont eux aussi le blues des belles choses.

Il est malaisé de se figurer la crainte et le chagrin que lui inspirèrent ces changements. Ce qui l’avait toujours émue, elle, ce pour quoi elle avait toujours éprouvé un respect reconnaissant, ce en quoi elle avait perçu la férule de Dieu sur le monde, c’était le prêtre tournant le dos pour célébrer le saint mystère, c’était l’autorité du sermont s’abattant de haut sur la nef craintive, c’était la splendeur des mots suivis des yeux dans les enluminures du missel : Misereatur vestri omnipotens Deus, et perducat vos ad vitam aeternam … Elle se sentait trahie par ce qu’elle avait toujours révéré le plus.

Elle soupçonnait avec douleur que son Eglise, que Rome, dans leur sublime empoignade avec le monde, étaient en train de céder. Dieu ne serait plus respecter comme le maître chez lui. (Car Dieu et son Eglise avaient de puissants ennemis : elle n’oubliait pas les terribles épisodes du début du siècle, l’horreur profanatoire des inventaires, ni quelques années plus tôt, son oncle Eugène de La Ronzière démissionnant de l’armée pour n’avoir pas voulu participer à l’expulsion de pères bénédictins.) Elle n’en doutait guère, hélas : tout allait s’effacer peu à peu, les saints, les processions, les rituels, les ex-voto, les vitraux frappés de l’estampille “Don de Mme Unetelle”. Et dire qu’elle avait rêvé, elle aussi, un jour, de faire don d’un vitrail ! Mais qui voudrait encore de ce don ? On allait démanteler tout ce décor de rites et de pieuses coutumes, que des siècles de catholicisme tridentin avaient dressé comme un théâtre entre les hommes et la médiocre réalité d’ici-bas, et le ciel vide au-dessus des labours… Il lui semblait que Vernery, privé de cet environnement riche et mystérieux, autoritaire et doux, allait sombrer dans un malheur morne. Elle en ressentait colère et chagrin.

François Taillandier. Option Paradis, Stock, 2005. Chapitre “Les dernières années de Gabrielle Maudon”.

messe-tridentine

Et j’en profite, à l’attention ceux qui s’intéressent à l’histoire de la liturgie et des dévotions, pour signaler la sortie d’un livre admirable et instructif : Le Théâtre divin, une histoire de la messe du XVe au XXe siècle, de Philippe Martin, CNRS Editions, janv 2010.

Gainsbourg, (vie héroïque)

Dimanche soir j’allais voir seule Gainsbourg (vie héroïque) au cinéma Gaumont d’Alésia. J’en suis rentrée contente et surtout soulagée de savoir que Joann Sfar s’en sort plutôt par le haut. C’est un film ni trop court ni trop long, qui prend le parti de la fantaisie pour relater le parcours intime et public du chanteur. Le recourt à la fantaisie se justifie dans la mesure où ce chanteur est plus qu’un chanteur, qu’il a vécu plusieurs vies, qu’il reste aussi marquant qu’inclassable.  La visée documentaire prétentieuse est ainsi contournée.

Hier j’ai parlé du mot archétype avec un ami. Comment un artiste français du XXème pourrait être archétypal quand la civilisation lui est déjà passé derrière ? Serge Gainsbourg tel qu’en lui-même, le peintre avorté, le poète studieux et le musicien pop de l’expérimentation, évoque malgré tout pour moi et depuis l’enfance celui qui peut l’être pour un art de la chanson qui n’existe nulle part qu’en France au XXème siècle, archétypal autant qu’unique, souvent imité ou source d’inspiration (c’est ce qu’il y a de pire jusqu’à nos jours mais je ne cite pas de noms), jamais égalé. En faire un héros me paraît pour autant abusif, il ne l’est que dans ma chambre à coucher lorsqu’à 3 heures du matin j’écoute L’Homme à tête de chou pour m’endormir d’une manière différente, fantaisiste.

gainsbourg-vie heroique

Il n’y a rien à ajouter quant à la performance de l’acteur Eric Elmosnino dans son incarnation de Serge Gainsbourg. On  ne qualifiera pas d’impeccable quelque chose d’aussi nerveux ou charnel, mais il a cherché à s’approcher de la perfection ; il n’est plus lui-même mais d’abord le chanteur ; ses gestes, ses manies et la façon de poser sa voix témoignent d’un important travail d’implication dans le personnage.

Je suis un peu plus critique sur l’ensemble du film, sa construction et sa tonalité.  Tout d’abord, vie héroïque me gène, c’est peut-être vie fantastique qu’il fallait écrire. Ensuite, ce personnage de double en carton pâte est un peu ridicule, ou sans doute pas assez creusé. Il aurait fallu plus de fantaisie ou moins de fantaisie dans ce côté cartoon, mais j’ai l’impression d’une demie mesure. J’aurais aussi voulu qu’on n’oublie pas quelques morceaux qui me sont chers, que le personnage de Brigitte Bardot soit moins ridicule, qu’on voie davantage l’artiste en studio ou en concert. Je suis, malgré tout, très heureuse de l’insistance faite sur la première vie de peintre de l’artiste, dimension fondatrice de son imaginaire qu’on oublie souvent. Le conte parabolique Evguénie Sokolov manque pourtant cruellement.

Bref ardu à traiter, peut mieux faire, mais difficilement j’en conviens.

Dis-lui n’importe quoi

Pour F, de son “coach”, avec amitié.

Il faut bien se rendre à l’évidence, Mike Brant est une mine d’enseignements sur les rapports humains et leurs conséquences dans l’astre ou le désastre. Ecoutons donc la voix du prophète nous délivrer son message universel et conformons-nous à ses saints préceptes : dis-lui, wo wo wo dis-lui n’importe quoi. Parfois c’est même mieux que de dire la vérité qui fait mal et/ou le mensonge inutile. Dis-lui que j’ai une nouvelle bagnole, que je n’aime plus la courgette, que je ne prends plus de bain, qu’à neuf heures du soir je dors, que ma mère est un homme, qu’on devrait aller à la plage, etc. A voir, on testera.

Pour la prochaine fois, cher F, on essaie avec Gérard Lenormand.

Désir d’avenir

On lutte contre des idées, mais difficilement contre la réalité.
Le désir d’avenir, mon ange, c’est de partir loin d’ici. Très loin.

La France que j’ai connue jusqu’à mon adolescence et quasiment jusqu’à ma majorité n’était qu’un leurre. Dans ma famille, on a eu les moyens financiers et moraux de la faire perdurer artificiellement. Et c’était pour me protéger parce que mes parents m’aimaient. Pour me transmettre ce qu’était la France, également. J’ai eu une enfance heureuse, une enfance de la France d’avant, dans une bulle sociologiquement privilégiée. J’ai eu une chance immense. Nous allions à la messe, nous avions Oui-oui et la comtesse de Ségur pour apprendre à lire, puis nous passions un temps fou dans les arbres avec nos nombreux cousins germains, nous admirions le parcours militaire de nos grands-pères, qui avaient servi la France et pouvaient nous parler de ce que, pour eux, elle était encore et toujours. Ma mère m’achetait des K7 audio sur la vie des saints. J’aimais beaucoup Saint Martin, et Sainte Jeanne de Chantal, dont paraît-il je descends en droite lignée. Nous ne parlions jamais d’habits, de consoles de jeux et nous n’étions pas membres du Club Dorothée, que pourtant nous aimions. Nous n’allions même pas au Mc Donald’s. Quand j’y allais, c’était avec ma cousine et ça restait magique, même pas une fois tous les deux ans. Cinq enfants, nous prenions notre petit déjeuner sur une table étroite, chacun à sa place dans la cuisine parisienne d’un appartement en duplex, à se pousser les coudes pour acquérir un bon emplacement, à établir des frontières pour se protéger des agressions voisines. Jeux d’enfant. Beaucoup de familles, déjà à ma génération, n’avaient plus assez de moyens pour grandir dans Paris. Nous, nous avons tout eu : les bonnes écoles, l’éducation religieuse, des parents qui n’ont pas divorcé, des vacances à la campagne, des loisirs intéressants, des voyages en Italie à visiter le couvent San Marco, des cours de peinture ou de cheval, et même un chat. On m’a permis d’aimer la littérature française.

C’était bien, mais ce n’était déjà plus la France, en vrai, des années 80 et 90. Les moyens financiers et les valeurs morales de ma famille m’en ont donc préservée tout ce temps. La France de mon enfance est une image d’Epinal déjà morte au moment de ma naissance, en 1982. Je savais que ma famille était riche, mais je ne savais pas que les autres riches n’étaient pas comme ma famille, et moins encore ce qu’étaient les pauvres, que j’ai longtemps imaginé comme le mendiant de Saint Martin. Je ne comprenais pas notre rapport avec le Liban, ni avec le Koweit. Je n’ai découvert l’existence du rap qu’en écoutant la radio vers 1995, année où le film La Haine est également sorti. J’ai pensé que la réalité montrée par le film La Haine était complètement marginale. A cette époque, j’étais au collège chez les religieuses, mais cela ne m’empêchait pas d’écouter les libres antennes de Fun Radio qui, pour la première fois, m’offraient la chance de connaître la France des années 90. Mais ma France, elle perdurerait longtemps, puisque je vivrais protégée et qu’on expliquait sans doute la bêtise, la vulgarité ou la bassesse des intervenants de la libre antenne par leur jeunesse. Les adultes, eux, se devaient d’être différents. J’en connaissais suffisamment pour le savoir. Ma France ne commençait pas avec la Révolution Française, mais il semble qu’elle continuait encore avec elle.

Je n’ai pas voulu participer au débat sur l’identité nationale par internet. Quand je suis arrivée sur le site, j’ai été proprement atomisée par la bêtise et le mensonge que les posts et les commentaires véhiculaient et sur l’idée de la France et sur son histoire. La bêtise et le mensonge sont la résultante de la déculturation progressive et désespérante de l’esprit français depuis 40 ans, avec une très nette accélération ces 10 ou 15 dernières années. Avoir une idée de la France est déjà une erreur. Je l’ai faite la première, à cause de mon contexte éducatif et social. Mais je ne suis pas la seule à avoir confondu réalité et idée. Corrélativement, le pari des politiques pour faire de la France une idée a fait de la France la République Française. Maintenant c’est la réalité. Et à quoi bon Dieu cette réalité fait-elle référence ? Je n’ose me taper l’amas scandaleux de réalités (et non plus d’idées) de ce que la France est devenue au cours de ces 40 dernières années. Non, je ne voudrais pas en dire un mot de peur de déprimer, mais aussi d’attirer les foudres des amoureux du déni de réel (ce réel-là qui nuit, purement et simplement, à la réalité qu’a été la France durant des siècles). Les idées ne nourrissant que les idées (et non pas les réalités), je me demanderai simplement à quoi donc peut faire référence celle du vivre-ensemble, provenant tout droit de celle de la citoyenneté, dans un pays au bord de la guerre civile et de la désespérance, où par an le nombre d’avortements est quasiment le même que celui des entrées sur le territoire, surtout quand on m’explique très sereinement que c’est précisément parce qu’un peuple se suicide qu’il faudrait combler le vide. Je ferai aussi remarquer que j’ai vraiment du mal à comprendre comment des mecs peuvent encore servir les intérêts de la République française et aller mourir en Afghanistan pour des idées, qui ne sont même pas celles des réalités qu’ils chérissent, ni celles de ceux qui les ont glorieusement précédés. Dans la défense des intérêts de la France ? Il faut être bien masochistes ou suicidaires : ce sont les nouveaux Français, ils ont des signes distinctifs.

Dans mon enfance, les idées ne remplaçaient pas les réalités. La France-idée qu’on m’a transmise n’était pas une idée, non, c’était bien son histoire ! La bêtise généralisée et engourissante des masses n’avaient pas encore pris le pas sur la France (mais mon enfance était déjà à côté de la plaque). Le chef de l’Etat ne paradait pas sur les Unes des magazines people. Les élites sociologiques lisaient des livres, ne faisaient pas tous des écoles de commerce et n’avaient pas comme seul objectif de gagner de l’argent. On m’a laissé aimé la littérature de la France. Les Presses universitaires de France n’avaient pas encore disparu de la place de la Sorbonne au profit du magasin Delaveine. L’attachement à la terre, l’attachement au religieux et l’attachement à la culture allaient ensemble. On n’avait pas besoin d’être socialiste pour aimer la culture. On n’avait pas besoin d’être bête pour être catholique. On n’avait pas besoin d’être mort pour être paysan. La culture ne s’inscrivait pas dans le déracinement. Quand on voulait croiser les cultures, sûr qu’il y avait encore quelque chose à croiser. Je ne sais pas ce que c’est que la diversité. On ne trouvait pas les mêmes boutiques à Paris et à Londres. Les fêtes ne voulaient pas rien dire. Ma grand-mère, elle, fêtait les fêtes, et même pas les anniversaires, parce que cela avait plus de sens pour elle de fêter les saints qu’une fête païenne. C’était mon enfance.

On n’était jamais placés en vigilance orange. On ne gaspillait pas des millions pour soigner une grippe qui, finalement, s’avère moins tueuse que la grippe traditionnelle. On ne me souhaitait pas une bonne année durable (je savais et je sais encore qu’elle dure 365 jours et pas un de plus), on ne me parlait pas de titre de transport à la place de ticket de métro, il y avait d’ailleurs moins d’accident voyageur dans le métro à Paris. Sans doute que les gens avaient moins le cafard de cette putain de France. On ne marquait pas non plus Délicieux sur l’emballage de mon sandwich, on me laissait vraiment savoir ce que j’en penserais. On ne considérait pas non plus que dire un Noir était moins gentil que dire un Black. Cela n’aurait pas eu de sens que le Quick devinsse hallal. Il y avait pas ou peu de Quick de toute manière. Eric Besson n’était ni critiqué ni glorifié, il n’existait pas. Au temps des Français lucides, on aurait bien compris que cet espèce de plouc est aussi inutile au système (qui l’engendre) qu’une caméra de vidéo-surveillance à Chatelet-les-Halles quand une femme se fait agresser et que c’eut été peut-être bien la station entière qu’il aurait fallu faire péter depuis longtemps. La métaphore n’est pas si bêtement filée car j’aurais peut-être souhaité plus de sang et de dignité dans la fin de la France.

Partons, mon cher amour, il est grand temps d’élever des enfants ailleurs. J’ai ma petite idée, c’est la même que toi. Nous avons, dans nos projets, d’avoir des enfants qui ne seront jamais malheureux de vivre en France. Ils la garderont dans leur cœur, non pas comme une idée, mais bien comme une réalité passée. Nous avons des plans, de l’énergie et de la jeunesse. De la Foi, de l’Espérance aussi. Nous avons un désir d’avenir qui ne trouve pas sa place à bord d’une épave. Dans mon enfance, j’avais un livre de l’histoire de France formidable et très joliment illustré, qui allait jusqu’aux années 60. Je devenais incollable en France, grâce au livre. Ma France était autant celle de Georges Clémenceau que de Hugues Capet. C’était celle des guerres de religion, mais c’était aussi celle de Jeanne d’Arc. C’était celle des croisades mais c’était aussi celle des marchands et des échanges avec l’Italie. C’était celle des artistes et du bon goût, aussi. C’était celle de Victor Hugo mais aussi celle de La Bruyère. C’était celle d’Alesia, mais aussi celle de la Commune. Je trouvais à Camille Desmoulin beaucoup de classe. Oui, ma France était sans aucun doute davantage celle de Jean Ferrat que celle d’Eric Besson, du vivre-ensemble, de la diversité, de la bus attitude et de Nicolas Sarkozy. Oui, la France que j’ai connue jusqu’à mon adolescence et quasiment jusqu’à ma majorité n’était qu’un leurre.

A propos de Borges

jorgeluisborges

Borges est ceci, Borges est cela :  on m’en a dit sur Borges à Buenos Aires ! D’aucuns m’ont confié qu’il était intellectuel, trop intellectuel. Ils se trompent de mot, ils veulent signifier qu’il est intelligent, trop intelligent. Les gens qui n’aiment pas l’intelligence emploient beaucoup ce mot intellectuel. Mais nous nous ficherons d’eux et continueront à apprécier les gens intelligents – pour leur rareté, leur vitalité et leur variété.”

Pierre Drieu la Rochelle. Discusion sobre Jorge Luis Borges : “Borges vaut le voyage”.
Megafono n°11, Buenos Aires, 1933.

Subito

Nous voulons

un chef proche du peuple
des danses au village
des repas en famille
des croix sur les torses
des actes héroïques
une vieille qui fume

dès maintenant

Perte d’Indien

en allant m’acheter
les clopes de l’Indien
sur l’avenue du général leclerc
mes yeux pleuraient de froid
et je pensais à toi
les fumant et les essorant
j’ai tenté de t’appeler
ça faisait longtemps
mais un autre peau rouge
plutôt pas réveillé
m’a répondu à l’autre bout
que ce n’était pas l’intéressé
et je me suis demandé
où j’avais perdu l’Indien
s’il chassait le bison sur une autre plaine
que le 14e arrondissement sous la neige
avec des boulevards périphériques
encore plus soviétiques qu’à leur habitude
à cause du blanc sur le passage du tram
où es-tu ?

Photo 38

où en ce moment ?